1 253 procédures collectives en trente jours. C'est le chiffre brut que publie le BODACC pour la Nouvelle-Aquitaine sur la période la plus récente. Derrière ce volume, l'industrie agroalimentaire — pilier historique d'une région qui produit du vin de Bordeaux aux conserves du Pays Basque — absorbe une part croissante des défaillances. La pression est réelle, mesurable, et elle s'accélère.
Un tissu régional sous tension depuis 2024
La Nouvelle-Aquitaine n'échappe pas à la dynamique nationale de remontée des défaillances amorcée après la fin des dispositifs de soutien post-Covid. Mais la région présente une vulnérabilité spécifique : son industrie agroalimentaire, dense et morcelée, est composée en majorité de PME et d'ETI exposées à la fois à la hausse des coûts des matières premières, à la pression des grandes surfaces sur les marges, et à la contraction du pouvoir d'achat des ménages depuis 2023. L'inflation alimentaire, qui a culminé à des niveaux inédits ces deux dernières années, a rogné les trésoreries sans que les prix de vente puissent toujours suivre.
Les données de Placeco pour le territoire rochelais illustrent cette tendance à l'échelle d'un bassin d'emploi : en 2025, les procédures collectives sont en hausse, avec plus de 5 700 chefs d'entreprise ayant perdu leur emploi en Nouvelle-Aquitaine sur l'année. Un chiffre qui traduit non seulement des fermetures d'entreprises, mais la destruction directe de savoir-faire industriels locaux, souvent irremplaçables à court terme dans des filières spécialisées comme la charcuterie basque, la conserverie ou la viticulture de négoce.
Des liquidations qui privent la filière de repreneurs
Le scénario qui inquiète le plus les observateurs économiques régionaux n'est pas tant le redressement judiciaire — procédure qui laisse une chance de survie — que la liquidation faute d'offre de reprise jugée crédible. C'est précisément ce mécanisme, documenté par La Tribune pour des dossiers récents en Nouvelle-Aquitaine, qui frappe le plus durement : lorsqu'aucun repreneur ne se manifeste, les actifs partent aux enchères judiciaires et l'emploi disparaît définitivement. Des plateformes comme Actify recensent en temps réel ces cessions d'actifs, signe que le flux de liquidations est suffisamment soutenu pour alimenter un marché secondaire actif.
Dans ce contexte, les entreprises employant autour de 200 salariés constituent un segment particulièrement exposé. Trop grandes pour bénéficier des filets de sécurité réservés aux très petites structures, trop petites pour attirer des fonds de retournement ou des groupes industriels en quête d'acquisitions stratégiques, elles se retrouvent dans un angle mort du dispositif de soutien. À Bordeaux comme à Bayonne, plusieurs dossiers de ce type ont mobilisé les services de l'État et les élus locaux ces derniers mois, sans toujours déboucher sur une solution pérenne.
Pays Basque et Gironde : deux géographies d'une même crise
La géographie des défaillances agroalimentaires en Nouvelle-Aquitaine dessine deux foyers distincts. Le Pays Basque, avec son tissu d'entreprises agroalimentaires identitaires — jambon de Bayonne, fromages de brebis, conserveries artisanales —, voit des structures historiques fragilisées par la hausse du coût de l'énergie et des emballages, sans pouvoir répercuter intégralement ces surcoûts sur des consommateurs eux-mêmes sous pression. La Communauté d'Agglomération Pays Basque suit de près ces évolutions, cherchant à mobiliser des outils d'accompagnement avant que les procédures judiciaires ne s'enclenchent.
En Gironde, le secteur viticole et ses activités connexes — embouteillage, logistique, négoce — traversent une crise structurelle amplifiée par la baisse de la consommation de vin en France et à l'export. Les entreprises de transformation et de conditionnement liées à la filière viti-vinicole bordelaise subissent de plein fouet la contraction des volumes, avec des carnets de commandes qui s'allègent depuis 2023. Certaines ont basculé en procédure collective après avoir épuisé leurs lignes de crédit dans un environnement de taux d'intérêt durablement élevés.
Formation et adaptation : les signaux faibles d'un secteur qui cherche à se restructurer
Face à cette pression, quelques signaux témoignent d'une tentative de structuration à moyen terme. L'IFRIA Nouvelle-Aquitaine — Institut de Formation Régional des Industries Alimentaires, basé à Pessac en Gironde — continue d'accompagner la montée en compétences des salariés du secteur. Dans un contexte de mutations technologiques et de pression concurrentielle accrue, la formation professionnelle reste l'un des leviers identifiés pour maintenir la compétitivité des entreprises qui résistent. Mais cet effort de long terme ne suffit pas à endiguer les difficultés immédiates de trésorerie qui précipitent les dépôts de bilan.
La question de la reprise reste entière. Les données d'Actify montrent que les annonces de cession d'actifs en liquidation judiciaire se multiplient, avec des délais de dépôt d'offres souvent très courts — parfois inférieurs à trente jours — qui réduisent mécaniquement le nombre de candidats à la reprise. Pour l'agroalimentaire néo-aquitain, ce goulot d'étranglement dans les procédures de cession constitue un risque de perte définitive de capacités productives locales.
Sur les 30 derniers jours, 1 253 procédures collectives ont été ouvertes en Nouvelle-Aquitaine toutes filières confondues, selon le BODACC. Dans l'industrie agroalimentaire, les mandataires judiciaires de Bordeaux et de Bayonne signalent que les dossiers actifs en ce début 2026 concernent en majorité des entreprises créées entre 2010 et 2018 — une génération d'acteurs qui n'a jamais connu de véritable cycle de taux normalisé et qui se retrouve aujourd'hui sans les réserves suffisantes pour traverser le retournement.