Faillite

Textile Hauts-de-France : la vague des procédures collectives ne faiblit pas

1 320 procédures collectives recensées en Hauts-de-France sur les 30 derniers jours, tous secteurs confondus. Le textile et l'habillement figurent parmi les filières les plus exposées.

1 320 procédures collectives enregistrées au BODACC en Hauts-de-France sur les trente derniers jours. Derrière ce chiffre brut se dessine une réalité sectorielle précise : le textile et l'habillement, déjà fragilisés par deux années de compression des marges, traversent une séquence de défaillances qui touche aussi bien les fabricants que les réseaux de distribution.

La région paie le prix d'une conjonction de facteurs structurels. La hausse des coûts de production — énergie, matières premières, logistique — a rogné les trésoreries d'entreprises qui n'avaient pas reconstitué leurs fonds propres après la crise sanitaire. La remontée des taux d'intérêt entre 2023 et 2025 a rendu le refinancement à court terme prohibitif pour les PME du secteur. Et la consommation des ménages du Nord et du Pas-de-Calais, traditionnellement sensible aux arbitrages budgétaires, a continué de se contracter sur les achats non alimentaires, pénalisant en premier lieu l'habillement d'entrée et de milieu de gamme.

Broudehoux Boisse en embuscade sur le dossier Abeil

Le cas le plus emblématique du moment dans la région est celui d'Abeil, fabricant textile en redressement judiciaire, pour lequel le groupe familial nordiste Broudehoux Boisse s'est positionné comme repreneur potentiel. Ce groupe, dont l'ancrage dans les Hauts-de-France est historique, a déposé une offre de reprise selon les informations de Bref Eco. L'issue reste incertaine : le dossier illustre la mécanique classique des procédures collectives dans la filière, où les actifs industriels trouvent rarement preneur au premier tour. Abeil emploie plusieurs dizaines de salariés, et le sort de ces postes dépend directement de la validation du plan par le tribunal compétent.

Plus largement, les 49 salariés concernés par les procédures en cours dans les structures de taille intermédiaire du secteur textile régional représentent un signal d'alerte sur la fragilité des ETI et PME locales. Ces entreprises, souvent positionnées sur des niches — confection technique, sous-traitance pour la grande distribution, fabrication de textiles fonctionnels — n'ont pas les reins suffisamment solides pour absorber un retournement prolongé de la demande. Dans la métropole lilloise comme dans le bassin de l'Oise, plusieurs structures de 200 salariés ou moins ont engagé des discussions préventives avec leurs créanciers, sans que ces démarches débouchent systématiquement sur une procédure formelle.

Kiabi, exception ou rempart ?

Dans ce tableau sombre, Kiabi Europe, dont le siège social est implanté à Hem, dans la métropole lilloise, fait figure d'exception structurelle. Le géant de l'habillement accessible, dont l'activité relève du commerce de détail de l'habillement et des articles textiles (IDCC 1483), n'est pas en procédure collective. Mais sa présence massive dans la région — en termes d'emplois directs et indirects, de fournisseurs locaux, de flux logistiques — signifie que toute inflexion de sa stratégie commerciale se répercute immédiatement sur l'écosystème textile régional. La pression concurrentielle exercée par les plateformes de fast fashion à bas coût contraint Kiabi à des arbitrages permanents sur ses approvisionnements, avec des conséquences directes sur les sous-traitants hauts-de-franciens.

C'est précisément ce ciseau entre la pression tarifaire vers le bas et la hausse des coûts opérationnels qui explique l'accélération des défaillances dans le commerce de gros et de détail d'habillement. Les structures intermédiaires — trop petites pour négocier des volumes, trop grandes pour pivoter rapidement — se retrouvent prises en étau. La saisonnalité accentue le phénomène : les trésoreries sont à leur point le plus bas en début d'année, avant les rentrées de la collection printemps-été, ce qui explique la concentration des dépôts de bilan entre janvier et avril.

Le BODACC comme baromètre : 1 320 procédures en un mois

Le volume de 1 320 procédures collectives recensées au BODACC en Hauts-de-France sur les trente derniers jours, tous secteurs confondus, place la région parmi les plus touchées de France métropolitaine en proportion de son tissu économique. Le textile et l'habillement n'en représentent qu'une fraction, mais une fraction en croissance. Les administrateurs judiciaires du ressort des tribunaux de commerce de Lille, Amiens et Valenciennes confirment une augmentation sensible des dossiers instruits depuis janvier 2026, avec une prédominance des liquidations directes sur les redressements — signe que les entreprises arrivent devant le juge trop tard, sans plan de continuation crédible.

La distinction entre redressement et liquidation est ici déterminante. Un redressement judiciaire préserve l'outil de production et ouvre une fenêtre de reprise, comme dans le cas Abeil. Une liquidation directe signifie la disparition immédiate des emplois et des savoir-faire. Or, dans le textile hauts-de-francien, la balance penche de plus en plus vers la liquidation, ce qui érode durablement les compétences industrielles accumulées dans des bassins comme le Cambrésis ou la vallée de la Lys, historiquement liés à la filière lin et dentelle.

Le dossier Broudehoux Boisse — Abeil est attendu devant le tribunal dans les prochaines semaines. Son issue conditionnera le maintien de plusieurs dizaines d'emplois dans un bassin industriel qui n'a plus les marges pour absorber de nouvelles pertes nettes.