2 274 procédures collectives enregistrées au BODACC en Auvergne-Rhône-Alpes sur les trente derniers jours. Un chiffre brut, massif, qui dit à lui seul l'état de tension du tissu économique régional. Dans le transport et la logistique, le signal est particulièrement alarmant : les liquidations judiciaires se multiplient, des Alpes au Rhône, emportant des entreprises installées de longue date et, avec elles, des centaines d'emplois.
Le coût du carburant, des taux et du temps : pourquoi le transport craque
La région Auvergne-Rhône-Alpes concentre l'un des réseaux logistiques les plus denses de France, adossé à l'axe rhodanien, aux flux transfrontaliers alpins et à la plateforme lyonnaise. Ce positionnement stratégique n'a pas suffi à immuniser les opérateurs contre un ciseau de coûts particulièrement brutal depuis 2022. La hausse des prix du carburant, jamais totalement absorbée malgré la légère décrue de 2024, continue de peser sur les marges des transporteurs routiers. Les taux d'intérêt élevés ont simultanément renchéri le renouvellement des flottes, financé à crédit pour l'essentiel. Résultat : les trésoreries se sont asséchées, les délais de paiement des donneurs d'ordre ont fait le reste.
Le secteur du transport routier de fret interurbain — code APE 4941A — figure parmi les plus représentés dans les procédures collectives recensées sur la région. Les tribunaux des activités économiques de Lyon et de Grenoble ont tous deux prononcé des jugements d'ouverture ces dernières semaines, selon les données issues de Doctrine.fr et des annonces BODACC. Le 12 mars 2026, le tribunal de Lyon a ainsi prononcé l'ouverture d'une liquidation judiciaire visant une entreprise de transport régionale. Quatre jours plus tard, c'est le tribunal de commerce de Grenoble qui entrait en scène.
Pedretti Distribution (73) : 300 salariés dans la tourmente alpine
Le cas Pedretti Distribution illustre avec une brutalité particulière la fragilité du secteur dans les territoires alpins. Le 16 mars 2026, le tribunal de commerce de Grenoble a prononcé la liquidation judiciaire de cette société savoyarde, dirigée par Cédric et Sylvain Pedretti. L'entreprise, implantée dans le département de la Savoie (73), employait 300 salariés — un effectif considérable pour une structure régionale de transport et de distribution. La liquidation signifie, sauf reprise partielle, la suppression de l'ensemble de ces postes. C'est l'un des sinistres sociaux les plus lourds enregistrés dans la filière en Auvergne-Rhône-Alpes depuis le début de l'année 2026.
La procédure intervient dans un contexte où les offres de reprise se raréfient. La plateforme Franklin Paris, qui recense les cessions d'entreprises en procédure collective, signalait mi-mars 2026 des dossiers actifs couvrant simultanément les zones Auvergne-Rhône et Bourgogne-Franche-Comté, témoignant d'une pression géographique étendue sur les mandataires judiciaires. Sur Repreneurs.com, les annonces relatives aux transports routiers de fret en Auvergne-Rhône-Alpes se sont accumulées ces dernières semaines, sans que la demande de repreneurs ne suive le rythme des ouvertures de procédures.
Lyon et Grenoble : deux tribunaux en première ligne
La géographie des défaillances dessine une carte cohérente avec celle de l'activité logistique régionale. Lyon, hub incontournable de l'axe nord-sud européen, concentre le plus grand nombre de procédures ouvertes. Le tribunal des activités économiques de la métropole traite un flux continu de dossiers transport depuis janvier 2026. Grenoble, porte d'entrée des massifs alpins et carrefour des flux industriels isérois et savoyards, n'est pas en reste : la liquidation de Pedretti Distribution y a été prononcée le 16 mars, confirmant que les zones de montagne, soumises à des coûts d'exploitation structurellement plus élevés, ne sont pas épargnées.
La Banque Populaire Auvergne Rhône-Alpes apparaît, elle, comme créancière récurrente dans plusieurs dossiers de procédures collectives liés au secteur, citée à trois reprises en 2025 dans les procédures impliquant des entreprises de transport et de logistique, selon les données Pappers. Un indicateur indirect du niveau d'endettement bancaire de la filière régionale, et de l'exposition des établissements financiers locaux au risque transport.
Des signaux contradictoires dans un secteur sous pression
Tout n'est pas uniformément sombre. Maison Antoine Baud, groupe auvergnat du transport et de la logistique, a annoncé un investissement de 14 millions d'euros dans ses infrastructures, selon Le Journal des Entreprises. Un projet qui tranche avec le mouvement général de contraction, et qui signale que les opérateurs disposant d'une assise financière solide profitent des difficultés de la concurrence pour consolider leurs positions. La sélection naturelle est à l'œuvre : les structures sous-capitalisées ou trop dépendantes d'un seul donneur d'ordre cèdent, tandis que les groupes intégrés investissent.
Du côté réglementaire, l'organisation professionnelle de la branche transport et logistique a déposé, le 18 mars 2026, un recours suspensif contre une mesure dont les contours restent à préciser, mais qui témoigne d'une tension croissante entre les opérateurs et le cadre normatif. Un recours suspensif, par définition, gèle temporairement l'application d'une décision — et révèle que la profession estime les contraintes réglementaires supplémentaires incompatibles avec sa situation financière actuelle.
Sur les trente derniers jours, 2 274 procédures collectives ont été enregistrées au BODACC pour l'ensemble des secteurs en Auvergne-Rhône-Alpes. Dans le seul transport routier de fret (APE 4941A), les annonces de liquidation et de redressement judiciaire publiées sur les plateformes spécialisées continuent d'alimenter un flux qui ne faiblit pas depuis le début du premier trimestre 2026.