1 639 procédures collectives en trente jours. C'est le volume enregistré au BODACC pour la seule région Provence-Alpes-Côte d'Azur sur la période la plus récente. Dans le secteur du transport et de la logistique, ce chiffre brut traduit une réalité brutale : les défaillances s'enchaînent, portées par la conjonction d'une inflation persistante sur les coûts opérationnels, d'une hausse des taux d'intérêt qui asphyxie les trésoreries fragiles et d'un marché du fret qui peine à retrouver ses niveaux d'avant-crise. La région, carrefour logistique entre l'Italie, l'Espagne et le reste de la France, n'échappe pas à la vague qui frappe l'ensemble de la filière.
Le contexte national amplifie la pression locale. La fin du « quoi qu'il en coûte » post-Covid a mécaniquement fait remonter à la surface des entreprises maintenues sous perfusion artificielle depuis 2020. En PACA, les zones industrielles et portuaires de Marseille et de la métropole d'Aix-en-Provence concentrent une part significative des acteurs du transport routier et de la logistique de distribution. Ces structures, souvent de taille intermédiaire, sont les premières exposées : marges comprimées par la flambée du gazole, carnets de commandes incertains, difficultés à répercuter les hausses de coûts sur des donneurs d'ordre eux-mêmes sous tension.
Marseille et Aix sous pression : les petites structures en première ligne
Dans le détail des procédures recensées, la réalité est celle des très petites entreprises. Les dossiers qui remontent des tribunaux de commerce de la région font apparaître des sociétés de 1 à 10 salariés, parfois moins. Des structures artisanales du transport, sous-traitants de sous-traitants, qui n'ont pas les reins assez solides pour absorber six mois de hausse des charges sociales et carburant simultanément. À Marseille, premier port de commerce français, la chaîne logistique est longue et les maillons les plus faibles cèdent en premier.
La plateforme Actify, qui recense les ventes aux enchères judiciaires d'actifs dans le cadre de procédures collectives, enregistre un flux continu d'annonces concernant du matériel roulant, des entrepôts et des équipements de manutention en région PACA. Ces cessions traduisent concrètement ce que les chiffres du BODACC annoncent : des liquidations judiciaires qui aboutissent à la dispersion d'outils de production, souvent sans repreneur identifié. Quand les actifs partent aux enchères, les emplois, eux, disparaissent définitivement. Sur les procédures ouvertes ces trente derniers jours, une partie significative concerne des entreprises dont l'effectif ne dépasse pas deux salariés — des micro-transporteurs indépendants qui avaient survécu à la crise sanitaire mais pas à la normalisation des conditions de financement.
Des emplois menacés, un tissu économique qui se fragmente
L'enjeu social est réel, même si les effectifs concernés restent, entreprise par entreprise, modestes. Une liquidation de 25 emplois dans une PME logistique de la zone industrielle des Milles, près d'Aix-en-Provence, ne fait pas la une des médias régionaux. Mais l'addition de dizaines de ces micro-sinistres produit un effet de délitement progressif du tissu économique local. Les salariés concernés sont souvent des conducteurs, des caristes, des agents de quai — des profils dont la reconversion n'est ni immédiate ni garantie dans un marché de l'emploi régional qui reste tendu sur certains bassins.
La région PACA présente une particularité structurelle qui aggrave l'exposition du secteur : une forte proportion d'entreprises de transport créées dans les années 2015-2019, portées par la croissance du e-commerce et de la livraison du dernier kilomètre. Ces structures ont investi en matériel, parfois à crédit, sur la base de volumes qui se sont contractés à partir de 2023 avec le ralentissement de la consommation des ménages. La correction est mécanique. Quand les volumes baissent de 10 à 15 % et que les charges fixes restent stables, la trésorerie s'épuise en quelques mois. Les tribunaux de commerce de Marseille et de Nice ont vu affluer ces dossiers depuis le début de l'année 2025, une tendance qui ne montre pas de signe d'inflexion au premier trimestre 2026.
Le BODACC comme thermomètre : que disent vraiment les 1 639 procédures ?
Il faut lire le chiffre de 1 639 procédures collectives en trente jours pour ce qu'il est : un agrégat qui mêle redressements judiciaires, liquidations directes et procédures de sauvegarde. Tous n'aboutissent pas à une fermeture définitive. Certains redressements débouchent sur des plans de continuation, parfois sur des cessions partielles d'activité. Mais dans le transport et la logistique, secteur à faible intensité capitalistique et à forte dépendance aux flux de trésorerie court terme, le redressement judiciaire se transforme statistiquement plus souvent en liquidation que dans d'autres secteurs. Les mandataires judiciaires actifs sur la région le confirment dans leurs bilans annuels : le taux de conversion redressement-liquidation dans le transport routier dépasse la moyenne tous secteurs confondus.
La plateforme de données juridiques Pappers, qui agrège les publications légales, permet de suivre en temps réel ces évolutions. Sur les entrées récentes concernant PACA, les sociétés de transport et de logistique figurent parmi les secteurs les plus représentés dans les nouvelles procédures ouvertes — aux côtés du BTP et du commerce de détail. Trois secteurs qui partagent le même profil de vulnérabilité : marges étroites, forte exposition aux coûts de l'énergie, dépendance à la demande finale des ménages.
Sur les trente prochains jours, les greffes des tribunaux de commerce de Marseille et de Nice devraient enregistrer un nouveau contingent de dossiers, alimenté par les entreprises dont les plans de trésorerie établis en début d'année butent désormais sur la réalité des premiers résultats du trimestre. Le stock de procédures en cours dans la région PACA dépasse aujourd'hui 100 dossiers actifs dans le seul secteur du transport et de la logistique, selon les données compilées par les administrateurs judiciaires de la région.